Enjeux
Enjeux politiques
Par Guillaume Lasconjarias, chargé d’études
La décision du président Hamid Karzaï de supprimer, dans un délai de quatre mois les sociétés de sécurité privées en Afghanistan a pris de court la communauté internationale, la Force d’Intervention et d’Assistance et de Stabilisation (FIAS) et le Pentagone. Cette décision intervient à l’issue d’une tournée du sénateur démocrate John Kerry – présidant le comité « Politique étrangère » du Sénat américain – et à quelques semaines d’échéances législatives (le 18 septembre prochain). Pour autant, ni le département de la Défense, ni les porte-paroles de la FIAS ou de l’ambassade américaine ne semblent ou ne veulent voir dans cette annonce un acte qui marquerait l’existence de nouvelles tensions entre le président afghan et ses alliés.
Le problème des sociétés de sécurité privées – et des sociétés militaires privées en général – se pose depuis maintenant longtemps et s’accentue au fur et à mesure que ces contractors font irruption dans la sphère médiatique où l’on dénonce leurs comportements. Pour autant, ces entreprises occupent un champ d’action économique croissant et se révèlent aujourd’hui essentiels à la conduite des opérations puisque ces compagnies – citons Xe (anciennement Blackwater), ou DynCorp International – prennent en charge des missions définies par un contrat – d’où le nom de contractors1. On peut de fait distinguer différentes formes de sociétés militaires privées. D’un côté, certaines entreprises fournissent un appui direct aux opérations militaires en se substituant aux personnels militaires : garde de sites protégés, protection, escorte de convois mais aussi recueil du renseignement ou l’entraînement et la formation de la police et de l’armée afghanes2… Ce secteur emploierait entre 19 000 et 40 000 personnes, soit un tiers de l’ensemble des contractors servant en Afghanistan3. D’autre part, une majorité de compagnies fournissent à la coalition des facilités et des commodités diverses, allant du soutien de l’homme – restauration, laverie… - à des tâches d’ingénierie civile (construction de routes et de ponts), en passant par la réparation des véhicules endommagés… Le problème tient à la complexité de cette nébuleuse qui voit l’imbrication de tâches liées aux missions de combat et celles de reconstruction et de stabilisation. Bien que les thuriféraires de l’externalisation mettent en avant les atouts de ces SMP – moindre coûts et flexibilité4, de nouvelles interrogations surgissent. Pour l’année 2007 et les six premiers mois de 2008, le département de la Défense (US) a dépensé plus de 5 milliards de dollars (USD) et on estime que de 10 à 20% des fonds alloués à la reconstruction du pays vont aux entreprises de sécurité5.
En ce sens, la réaction du président Karzaï fait sens. Quoi de plus naturel que de vouloir, pour un État, se libérer de la présence de « mercenaires » sans autre motivation que financière et qui attisent, par leur comportement, le ressentiment au sein de la population6 ? Certains stratèges américains partagent cette opinion, notamment ceux qui jugent essentiels d’assurer leur légitimité en conquérant les cœurs et les esprits. Or, chaque méfait de ces sociétés de sécurité renforcerait le sentiment anti-occidental et surtout anti-américain7.
Reste à s’interroger sur ce que Karzaï souhaite en agissant ainsi. Certains y verraient une réaffirmation de sa stature de président face à des alliés de plus en plus critiques et qui jugent les efforts en matière de gouvernance trop peu poussés. D’autres mettent ce décret en relation avec la mise en place de milices locales – une transposition d’un succès américain en Irak. Ces groupes d’auto-défense destinés à lutter contre les insurgés pourraient être la clé de réussites à l’échelon local ; Karzaï marquerait donc un coup double : il réaffirmerait la souveraineté de son État en refusant la dispersion de ses moyens de défense et en invitant la coalition à repenser son modèle de guerre, tout en poursuivant la lutte contre les « talibans » au travers de milices contrôlées et surveillées par l’État.
Au même instant, alors que la dernière brigade de combat américaine se retire d’Irak, le Département d’État annonce une augmentation significative du nombre de contractors affectés à des tâches de sécurité…
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1 Moshe Schwartz, Department of Defense Contractors in Iraq and Afghanistan : Background and Analysis, Congressional Research Service, 2 juillet 2010.
2 Jake Sherman et Victoria DiDomenico, The Public Cost of Private Security in Afghanistan, Center for International Cooperation, New-York University, Septembre 2009, http://www.cic.nyu.edu/afghanistan/docs/pubcost_sherman_vididom.pdf, p.8
3 Il semble impossible de donner des chiffres fiables : seules 52 compagnies sont officiellement enregistrées auprès du Ministère de l’Intérieur afghan mais une galaxie gravite autour, essentiellement autour des seigneurs de guerre… dont certains se sont reconvertis dans ce domaine fructueux… Selon CENTCOM, le nombre de contractors œuvrant pour le DoD serait de 112 092.
4 Une interview de Doug Brooks, le président d’une association fédérant près de 60 entreprises de sécurité privées anglo-saxonnes, met en avant les qualités et capacités de ces sociétés : http://www.pbs.org/wgbh/pages/frontline/shows/warriors/interviews/brooks.html
5 Moshe Schwartz, ibid., p. 2 et Jake Sherman et Victoria DiDomenico, ibid., p.2. Certains officiels afghans estiment que le coût des sociétés de sécurité est trois fois supérieur à celui de l’armée et de la police afghane.
6 Si en théorie, les contractors sont régis par la loi du pays où ils travaillent, ils sont en pratique « exfiltrés » au cas où ils devraient être jugés…
7 Moshe Schwartz, ibid., p. 16. Sur les dernières bavures impliquant des sociétés de sécurité, on peut citer les protestations après qu’un véhicule conduit par des contractors de DynCorp International ait tué quatre Afghans à la fin juillet 2010 : http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2010/08/01/AR2010080100490.html.
Au mois de mai 2009, deux employés de Blackwater s’étaient enfuis après que leur responsabilité ait été reconnue dans des tirs injustifiés sur un véhicule civil, tuant deux Afghans et en blessant gravement un autre :
http://online.wsj.com/article/NA_WSJ_PUB:SB124272991586734137.html.
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